La reconnaissance faciale, au cœur des enjeux éthiques et sociétaux

Interview de Valérie Fernandez, Professeur à Télécom Paris, et titulaire de la Chaire de recherche Identité numérique responsable.*

« Il faut sortir d’un débat partisan »

Que signifie l’innovation responsable ?

« Dans cette approche, la technologie n’est pas seulement vue comme un projet industriel mais inscrite dans un projet sociétal. Cela invite à plus de transparence et de dialogue entre les différentes parties prenantes. De plus en plus les industriels intègrent les enjeux éthiques et sociétaux en instaurant des chartes éthiques. Les citoyens prennent conscience que ces technologies ne sont pas banales et qu’ils doivent réfléchir à leurs pratiques. »

Dans la reconnaissance faciale comme dans la 5G, on a pourtant l’impression que les choix technologiques s’imposent au citoyen. Quelle est votre position ?

« Ces technologies sont portées à travers des projets industriels encore trop peu ouverts aux préoccupations de l’utilisateur final, le citoyen. La réflexion sur leur développement devrait intégrer toutes les parties prenantes, y compris des représentants de la société civile. Mais ces mêmes citoyens doivent, de leur côté, être conscients de leurs usages ordinaires. »

Il faut sortir d’un débat partisan. La réflexion doit porter sur les enjeux de l’expérimentation dans son ensemble, en incluant les aspects de souveraineté numérique et de contrôle. »

« L’Europe doit développer ses standards, en y intégrant ses principes de droit »

« Arrêter de faire avancer ces technologies, c’est prendre le risque que les acteurs européens disparaissent du marché et que, si elles s’imposent malgré tout, par des usages très ordinaires, elles soient portées par des acteurs qui échappent à toute régulation européenne. L’Europe doit par conséquent développer ses standards, en y intégrant ses principes de droit. »

Les usages ordinaires liés à l’authentification sont-ils inquiétants ?

« Les technologies d’authentification, qui permettent de vérifier l’identité d’un individu, sont matures et très utiles pour ouvrir un compte en ligne, effectuer des démarches administratives. Surtout au vu des problèmes que pose l’usurpation d’identité. Mais en postant des photos sur les réseaux sociaux, nous banalisons nos données biométriques. Nous enrichissons les bases des géants américains et chinois, utilisées pour entraîner des algorithmes d’identification, donc des technologies dont la règlementation nous échappe.

Ces technologies d’identification, qui visent à reconnaître quelqu’un dans une foule comportent encore de nombreux biais et posent des problèmes de centralisation de bases de données, de potentielles dérives. Ce ne sont pas les mêmes usages ni les mêmes risques. Parce qu’elles peuvent avoir une portée liberticide et discriminatoire, elles méritent d’être régulées et contrôlées. »

* Extrait de l’article paru dans l’Usine Nouvelle – 12 /11/2020